TEXTES, BRIBES ET AUTRES DÉMARCHAGES

Je peins, par couches successives, des instants qui se chevauchent, sans autre finalité que le désir de capter l’énergie et l’envie du moment. Si le tableau recèle du sens, c’est à posteriori qu’il doit se révéler, juste assez pour tisser un fil entre deux œuvres et trouver la raison suffisante pour commencer à nouveau. Certes, une volonté première me motive, celle de m’ancrer dans un lieu, de chercher dans le paysage les strates qui, successivement, l’ont amené jusqu’à nous – le paysage est l’image d’une lente digestion – mais très vite, le hasard et la nécessité font le reste. J’observe et j’agis pour que la construction du tableau soit au plus proche des lois qui, me semble-t-il, régissent le monde organique : luttes et symbioses qui font coïncider l’espace et le temps en une même tentative. Ces derniers temps, un être primitif surgit parfois du paysage, sans doute celui qui demeure et meurt en nous, alors que nous nous concentrons sur cet autre domestique si mal apprivoisé. Mais c’est déjà de la narration, hors je ne veux rien savoir de la suite possible lorsque je ne peux plus rien ajouter à la peinture. »

Benjamin Défossez, avril 2016


Les textes suivants sont extraits d’un journal qui n’a d’autre fonction que de me rassurer lorsque le temps entre deux tableaux s’allonge et que surgit la pernicieuse question du sens à donner à l’acte de peindre. Ce n’est pas que la peinture en soit dénuée mais si sens ou idée elle recèle, ce n’est jamais qu’à postériori qu’ils doivent se révéler.
Je ne souhaite pas que ces textes délimitent les contours de ma peinture. Ce ne sont que des bornes, des incitations à chercher toujours la peinture derrière la peinture. Je considère en effet que la technique prime par dessus tout, et par technique je n’entend pas le brio ou le tour de main qui consisterait à reproduire fidèlement l’image figée d’une certaine réalité, mais l’élaboration lente et essentielle de son propre rapport à la matière peinture, le domptage hasardeux de la fuyante couleur. Essayant d’être le plus sincère possible, au plus proche de son instinct, il me semble alors que la technique finit par charrier avec elle l’essence du technicien.


«Le tableau est ce lieu ou se précipite (au sens chimique du terme) la réalité et la matière peinture pour donner en séchant cette tentative captive. C’est sans doute pour cela que je travaille cette matière transparente qui une fois durcie met sous cloche le motif représenté (du moins je l’espère). Soit dit en passant, j’aime les aquariums, les balles rebondissantes transparentes, et les tableaux sous verre de Francis Bacon.»


«Le paysage m’appelle car c’est un espace suffisamment vaste et ralenti pour qu’on puisse y déceler des parcelles d’éternité. Cette apparente éternité possède des failles, des passages éphémères et criards qui sont les nôtres.»


«Je voudrais donner à la peinture la liberté de se répandre comme l’instant lui dicterait et dans un même temps parvenir à la figer dans la forme souhaitée. Un peu comme provoquer sa propre chute tout en cherchant à ne pas tomber.»


«J’élabore toujours mes peintures comme la formation d’un être organique en milieu hostile (du moins j’essaye). D’abord la planche brute sur laquelle vient se greffer une première trace, puis se succèdent les couches de vernis imperméable qui refusent plus ou moins les couches de peinture qui s’intercalent, le tout dans le plus de transparence possible afin d’essayer de témoigner des différentes étapes qui mènent à l’apparition de l’image finale.»


«Je ne souhaite pas que ma représentation picturale soit narrative. Je voudrais que mes tableaux soient des instants en suspens, qu’ils ne disent rien de la suite possible.»


«Approcher le plus étroitement possible la frontière entre la forme à représenter et la faculté de la matière que l’on dépose. Dévoiler sans que cela ne devienne démonstration la part illusoire qui perdurera dans cette tentative à représenter le réel par cet autre réel.»


«J’aimerais ôter du paysage le bucolique et la niaiserie. J’aimerais, sans insister, témoigner de sa voracité, dévoiler le prédateur immobile, le bouffeur de temps et de cadavres qui se cache en tout paysage. Je veux donner du paysage l’image de cette lente digestion.»

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